Ô toi, Grand-père,
Tu étais là à ma naissance, et j'étais présente à ta mort. Je repense à la mélancolie de ton regard, la douceur de ta voix, la sagesse de tes morales. Sais-tu combien tu me manques ? A l'époque, tu n'étais pour moi que le vieillard amer et déprimé qui me demandait de mettre ma serviette sur mes genoux pendant le dîner. Celui qui nous disait toujours d'aller lire lorsqu'on regardait la télévision. Je repense aussi à ces livres, épais comme des dictionnaires, que tu lisais. Je me souviens de ta collection d'oiseaux en bois, du bleu et jaune, avec qui j'aimais tant jouer en cachette malgré l'interdiction, peut-être celui de ton poème, « L'oiseau » : « chétif oiseau toi qui sautille... »
Je revois cette triste journée, où nous étions tous réunis dans le salon de ton appartement. Tout le monde tentait de t'arracher quelques paroles, mais rongé par la maladie, tu ne réagissais plus. Ton corps gisait sur ce fauteuil qui semblait inconfortable. Je t'ai tendu un mot que je t'avais écrit, et je t'ai embrassé. Alors, ton visage s'est éclairci. Tes yeux se sont mis à pétiller. Tu as esquissé un sourire, qui semblait douloureux. Puis tu as prononcé mon nom. Je me souviendrai toujours de ce moment.
C'est avec tes yeux, qu'à ton enterrement j'ai lu tes poèmes, j'en ai hérité... celui qui parlait de tes rêves d'enfant... « Là-haut sur ton toit rouge... ». Je voyais le regard vide de mon père tout vêtu de deuil... je vins me rasseoir aux cotés de ma mère, mon regard se baladait sur la grosse boîte en bois où tu reposais. C'est à ce moment là, précisément que j'ai compris que, plus jamais, tu ne redirais mon prénom, que plus jamais tu ne me sourirais. Je me retournai, enfouis mon visage dans la fourrure de ma mère et me mis à pleurer avec le réconfort de la paume de la main de ma Grand–mère qui tendrement me frottait le dos...
Jamais un cimetière ne m'avait paru aussi froid que celui-ci...celui sur lequel tu as écrit, celui de « Combloux ». Ô Grand-père, sais-tu combien tu me manques ? Tu étais mon poète préféré. Ta douleur était presque belle à admirer, et la Normandie est bien vide sans toi... Ô Grand-père : « vois, le soleil se couche » sur ta vie.
Camille VERCOUSTRE